Penser est un sport de combat

Contre la version du passé donnée par l’idéologie régnante, on revient, « avec l’aide de l’histoire », sur des événements majeurs, afin d’en dégager les conséquences et les enjeux actuels : de la disparition du tiers-monde (Immanuel Wallerstein) aux relations séculaires entre l’Europe et le monde arabe (Maxime Rodinson), de la réduction des événements de Mai 68 à une légende libertaire (Kristin Ross) à la notion controversée d’identité asiatique (Wang Hui). Mais il est tout aussi déterminant de rappeler que l’histoire, trop souvent écrite par les vainqueurs (Howard Zinn, Eduardo Galeano), n’est pas condamnée à être subjective, qu’elle porte sur l’analyse d’une réalité objective (Eric Hobsbawm) à laquelle nul n’échappe (Edward Said).

Affronter l’impuissance actuelle de la gauche, ce qui l’affaiblit et la brouille, c’est examiner « les questions qui fâchent ». Serait-il impossible de remettre en question les fondements mêmes du capitalisme (Slavoj Zizek) alors que nous serions orphelins de la révolution socialiste (Robert Bonnaud) ? Doit-on abandonner la revendication du droit à l’égalité pour le droit à la différence (Nancy Fraser), hiérarchiser la lutte pour l’environnement et la lutte des classes (Lucien Sève) ? Si, naguère, on pouvait interroger la violence révolutionnaire (Noam Chomsky et Michel Foucault), désormais on ose à peine remettre en question nos démocraties (José Saramago), même si « l’hypothèse communiste » d’Alain Badiou a pu rencontrer un surprenant écho (Evelyne Pieiller). Sous-jacente à nombre des divergences internes à la gauche, la contestation de l’universalisme de la raison est mise à l’épreuve dans la science (Jean-Marc Lévy-Leblond) et dans le religieux (Jacques Bouveresse). Mais accepter de développer une réflexion qui se refuse à être binaire demande un courage certain, et intime et social (Claude Julien).

Les « réfractaires à la résignation » doivent donc faire tomber les confortables illusions qui voudraient que la morale et la compassion remplacent la politique (Arundhati Roy) et que les nouveaux lieux communs — la modernité, le progrès comme mythologie, la reconnaissance des identités… — soient vierges de toute idéologie (Louis Pinto, Pierre Bourdieu et Loïc Wacquant). A ce travail critique répond l’affirmation ardente que l’humain ne saurait avoir fini de s’inventer (Albert Jacquard, Cornélius Castoriadis), sauf à oublier de rêver (Edward Bond, Carlos Fuentes) et de s’insurger contre ce qui l’abêtit (Gilles Châtelet) : à l’instar d’Antonio Gramsci, qui, de sa prison mussolinienne, ne renonça jamais à construire le parti des opprimés (Razmig Keucheyan).